Providence - Chroniques du Lac-Monde
I. Le Temps des Cendres
Les archives appellent cette période le Temps des Cendres. Nul ne sait plus dire avec certitude combien de générations elle a duré. Ce ne fut pas une chute soudaine, un cataclysme unique dont on pourrait pointer le jour et l'heure. Ce fut une asphyxie du monde, lente et pénible, un affaissement continu que personne, sur le moment, n'a su reconnaître comme une fin.
Le ciel, d'abord, cessa de tenir ses promesses. Les pluies qui rythmaient la vie des humains depuis toujours devinrent capricieuses, tantôt absentes durant des saisons entières, tantôt si violentes qu'elles emportaient tout sur leur passage. Ce dérèglement ne connut aucune frontière : on raconte que des terres entières, ailleurs dans le monde, disparurent sous les eaux montantes, que d'autres se craquelèrent jusqu'à devenir poussières éparpillées, que des glaces anciennes qui abreuvaient des peuples entiers fondirent et ne revinrent jamais.
Le Grand Lac, lui, vit ses eaux monter et descendre frénétiquement, comme un cœur affolé, un seul symptôme parmi tant d'autres d'un mal qui n'épargnait aucun rivage du monde. Des cités entières se turent une à une, non par la guerre ni par le feu, mais par le simple épuisement de tout ce qui les faisait vivre. Les grands pouvoirs, occupés à sauver ce qu'il restait d'eux-mêmes, laissèrent les peuples se débrouiller seuls, et virent leurs promesses de s'entraider se dissoudre dans le silence.
Dans un monde pareil, on ne pensait plus à demain. On pensait seulement à l'eau qu'il fallait trouver avant la nuit, au pain qu'il fallait défendre, à la route qu'il valait mieux éviter parce qu'on n'y revenait pas toujours. Et l'on sait, d'un Temps des Cendres à l'autre, que la première chose qui meurt dans un monde qui s'effondre n'est jamais la nourriture, ni l'eau, ni même les toits au-dessus des têtes. C'est l'espoir.
II. La Légende du Grand Lac
Malgré tout, un récit refusait de mourir tout à fait. Il circulait d'exil en exil, murmuré autour des feux de camp par ceux qui n'avaient plus grand-chose d'autre à se transmettre : quelque part, disait-on, s'étendait un grand lac dont les eaux n'auraient jamais tari, même au pire du désastre. Un lac si vaste qu'on l'aurait cru né avant le monde lui-même, épargné par une catastrophe qui n'avait pourtant épargné personne d'autre.
Certains y voyaient une terre promise. D'autres n'y voyaient qu'une histoire de plus, inventée pour tenir bon une nuit supplémentaire, car dans le Temps des Cendres, les légendes poussaient aussi vite que les récoltes s'étiolaient. Nul ne sait avec certitude si quiconque tenta réellement d'atteindre ce lac. Si des expéditions partirent un jour vers ses rives, aucune n'y arriva jamais, ou aucune n'en revint pour le raconter.
Le lac resta une légende. Rien de plus, pendant très, très longtemps.
Beaucoup de ceux qui tentèrent l’aventure n'arrivèrent jamais à destination. Certains périrent en chemin, d'autres furent trahis par des routes devenues trop dangereuses, d'autres encore renoncèrent tout simplement, vaincus par la distance ou par le doute. Se chercher les uns les autres, dans un monde pareil, n'avait rien d'une chose facile : c'était au contraire un pari insensé, tenu à bout de bras par une poignée d'obstinés que l’apocalypse n'était pas parvenue à briser.
III. Un inconnu sur la rive
Puis, petit à petit, ce fut le commencement de quelque chose de nouveau. Privé d'un monde à sauver tel qu'il était, un homme refusa de continuer à errer par-delà des frontières qui n'existaient déjà plus. Sachant qu'aucun secours ne viendrait jamais, il comprit que si un avenir devait exister, ce serait à lui de le bâtir de ses propres mains, non pas pour se refaire un nom, mais simplement parce qu'il ne voyait plus d'autre choix raisonnable.
On ne sait pas grand-chose de lui avant ces rives. On sait seulement qu'il ne venait à la tête d'aucune caravane, ne portait aucun titre, n'était accompagné d'aucun conseil de sages. Il vint seul, comme tant d'autres avant lui avaient sans doute rêvé de le faire, sans jamais oser ou sans jamais y parvenir. Il ne savait pas, en arrivant, si la légende disait vrai. Il ne savait pas non plus si quelqu'un le rejoindrait un jour. Il savait seulement qu'il valait mieux bâtir dans le doute que continuer d'errer dans la certitude que rien ne changerait.
La première chose qu'il fit, en posant le pied sur ces rives, ne fut ni de bâtir un abri, ni de sécuriser un campement. Ce fut de se tourner vers le lac lui-même, et de décider qu'il ne prendrait jamais plus de cette eau et de cette lumière qu'il ne saurait un jour lui rendre. De cette promesse naquirent, plus tard, les premières installations qui donnent aujourd'hui à Providence son eau et sa lumière — mais avant d'être un bâtisseur, il fut, ce jour-là, simplement un homme qui refusa de recommencer les erreurs de l'Ancien Monde.
Il donna à cette terre un nom qui n'appartiendrait à aucun pays, mais à quiconque choisirait un jour de la rejoindre : Providence.
Aujourd'hui encore, on l'appelle simplement ainsi. Mais ceux qui l'ont rencontré savent qu'il répond aussi à un autre nom : Kasaman.
IV. Ce que la terre offrait déjà
On raconte que les premières couleurs posées sur ces rives ne furent jamais vraiment choisies : il suffisait de regarder autour de soi pour les trouver. Le bleu des eaux calmes à l'aube. Le blanc des pierres polies par la pluie. L'orange du bois chauffé par le soleil du soir. Rien n'était inventé, tout était déjà là, offert par la terre elle-même, pour qui voulait bien la regarder plutôt que la dominer.
La légende va plus loin encore. Elle raconte que le tout premier bleu peint sur ces murs ne venait pas du lac, mais d'un pigment rare, extrait d'une roche que l'on appelait " La Peace ", un gisement lointain, presque mythique, rapporté depuis l'Ancien Monde, d'avant même le Temps des Cendres. Ce gisement s'est épuisé depuis longtemps, et nul ne saurait aujourd'hui en retrouver la source exacte. Certains affirment que le lapis-lazuli qu'on trouve aujourd'hui dans les montagnes derrière le lac en serait un lointain cousin, voire le même gisement retrouvé sous un autre nom — mais rien ne le prouve vraiment, et ceux qui s'y connaissent le mieux s'y perdent tout autant que les autres.
Ce qui demeure certain, c'est que la formule a survécu à la pierre, et qu'on la répète encore aujourd'hui, sur ce tout premier chantier, sans toujours savoir pourquoi elle sonne si juste :
« Ciel bleu, roche blanche, bois vivant. »
Ce ne sont plus que des couleurs. Ce sont des mots que l'on bâtit.
V. Les portes qui ne se ferment jamais
Il n'oublia jamais ce que signifiait errer seul sur une terre inconnue, sans un lit où dormir ni un feu où cuire son pain. Il savait ce que le Temps des Cendres avait fait à quiconque n'avait eu personne vers qui se tourner. Aussi, bien avant que Providence ne compte un seul second habitant, il se mit à semer, aux quatre coins des terres qu'il parcourait, de modestes maisons de pierre blanche et de bois orangé : un lit, un four, un établi, quelques ressources de première nécessité — juste assez pour qu'un inconnu, arrivant les mains vides, puisse tenir une nuit de plus.
On les appelle aujourd'hui les Refuges Providence.
Ils ne portent ni drapeau, ni frontière, ni condition d'entrée. On n'y demande ni d'où l'on vient, ni ce que l'on cherche. Quiconque erre sur ces terres, joueur égaré ou survivant sans feu, peut y trouver de quoi repartir — et, s'il le souhaite, un chemin vers le lac.
Car c'est là, peut-être, le seul serment que Providence ait jamais vraiment prêté, avant même d'avoir des lois ou un conseil pour les écrire : nul ne devrait avoir à survivre seul, quand il suffit parfois d'un toit pour continuer.
VI. Ce qui n'est pas encore écrit
Cette page reste à écrire.
Il n'a jamais cherché à bâtir un monument, ni un nom qu'on retiendrait. Il voulait simplement essayer de faire les choses autrement, sans répéter ce qui, ailleurs, avait fini par tout détruire. Peut-être que Providence restera longtemps ce qu'elle est aujourd'hui : une rive, quelques refuges, un homme qui continue d'y croire. Peut-être qu'un jour, d'autres s'y arrêteront, trouveront un lit et un feu déjà allumés, et choisiront d'y rester.
Rien de tout cela n'est certain. C'est peut-être bien ainsi. Une légende qui se fige trop vite n'apprend jamais rien à personne, et celle-ci, pour l'instant, ne fait que commencer.
Ce jour-là, Providence cessera d'être l'histoire d'un seul homme pour devenir, enfin, celle d'un peuple.
En attendant, la légende du grand lac a cessé d'en être une. Sur ses rives, quelque chose respire, veille, et attend patiemment ceux qui viendront.
L'histoire de Providence reste encore à écrire. Elle continue, aujourd'hui même.